Hellfest 2013 Salut Yoann. Tout d'abord, en guise d'introduction, peux-tu te présenter en quelques mots : ton background, tes activités dans la musique avant le Hellfest et même le FuryFest ?
Je suis Yoann, co-fondateur du festival Hellfest avec Ben Barbaud. J'ai rejoint Ben début 2004 pour l'aider sur l'organisation de la première édition du festival au Mans. J'avais repris à ce moment-là mes études que j'avais arrêtées dix ans auparavant, et ayant déjà un pied dans l'événementiel, j'ai refait une formation, puis j'ai fait mon stage avec lui. On est resté ensemble depuis 2004, car on s'est bien entendu et bien complété. On n'a pas du tout les mêmes caractères et pas forcément les mêmes compétences. Auparavant, j'ai organisé quelques concerts et même un festival avec 1.500 personnes, ce qui n'était déjà pas mal, quand j'avais 18 ans dans le cadre de ma formation en BTS. J'étais assez actif, du moins du mieux que je le pouvais en organisant des concerts, car musicalement, je n'étais pas hyper doué, et j'ai donc vite décidé d'arrêter d'essayer de former des groupes.
Étant attaché à la musique, j'ai toujours essayé d'apporter ma pierre à l'édifice. J'écoutais du punk et du hardcore depuis le lycée et petit à petit, je me suis mis au métal, essentiellement « à cause » du FuryFest et du Hellfest et je me suis intéressé après à tous types de musique. Si bien qu'aujourd'hui, je m'intéresse à pas mal de styles : le métal bien entendu, mais plus particulièrement le sludge, le doom, le stoner, le crust, le thrash, et puis toujours mes premières amoures. Je n'ai pas vraiment de barrières, je vais aussi bien aimer des groupes de black métal épiques que des trucs vraiment plus basiques. Je suis intéressé aujourd'hui à toutes les chapelles, avec des préférences.

Et ton rôle au sein du Hellfest ?
Aujourd'hui, j'ai pas mal de responsabilités même si on a réussi à déléguer avec le temps car l'équipe s'est étoffée. Je m'occupe essentiellement de tout ce qui est communication, partenariats et développement du mécénat. La gestion des équipes bénévoles prend pas mal de temps, avec la mise en place de l'essentiel des équipes. Je m'occupe également de la gestion des bars. Je chapote également pas mal de choses du fait qu'on ne soit pas 36 décideurs. C'est difficile de résumer car tout n'est pas attribué de façon claire et nette. On s'intéresse à tout ce qui se passe, et on intervient sur tout un tas de domaines.
Niveau artistique, je ne prends pas directement de décision. C'est la partie de Ben, même s'il sait très bien que je vais avoir des compétences dans certains domaines, même s'il a une super vision globale. Il peut toujours nous demander des pistes, à moi ou à Hélène qui est plus black metal et qui est l'administratrice et chargée de production artistique, et d'autres personnes dans le festival qui ont des spécificités plus particulières. Il lui arrive de me demander occasionnellement « tu as quoi comme idée pour boucler telle scène, qu'est ce que tu penses de ça ? » mais on n'intervient pas directement, c'est vraiment la partie de Ben qui a la décision finale sur la programmation.

2012 a permis au Hellfest de franchir un nouveau palier : un changement de site et deux scènes supplémentaires... C'est la première fois que je venais en 2012, et je n'ai vraiment pas eu l'impression que cette nouvelle configuration était en rodage tellement c'était « (presque) parfait ». Peux-tu nous en dire un peu plus à ce sujet en termes de bilan et de surcroit d'organisation ? Y aura-t-il des réajustements pour l'édition 2013 ?
Comme tu le dis, c'est vrai qu'on a eu pas mal de retours positifs sur la nouvelle configuration du site qui pourrait sembler bien pensée dès le départ, mais on a quand même des réajustements à faire. En revenant cette année, tu verras qu'on a refait des progrès sur certains points en ayant constaté certaines choses.
Par exemple, le terrain, par endroits, n'était pas forcément super bien drainé, on s'en est rendu compte lors des intempéries, et tout ce qui est toilettes engendre quelques problèmes. On va donc drainer davantage certains terrains, on va déplacer la Warzone pour la mettre en plein air : le terrain va être agrandi, et on déplace cette scène pour la mettre plus en retrait, dirigée vers les vignes (au fond du festival) et non plus vers les scènes principales, permettant d'avoir plus d'espaces et d'avoir, je pense, une bonne qualité de spectacle et aussi de la place !
À la place de la Warzone, on va installer un espace de restauration unique, plus concentré, pour permettre aux festivaliers de ne pas passer à côté de certaines choses et aux restaurateurs de ne pas se sentir à l'écart.
On va également agrandir la Valley avec un chapiteau plus grand (celui de la Warzone). On va mettre en place un petit village partenaire. On va également tenter d'améliorer tout ce qui est toilettes sur le site. Et un peu de déco sera rajoutée mais on va en enlever d'autres, car la programmation nous coûte excessivement chère cette année, du fait de la concurrence : certains groupes ont annulé et il a donc fallu convenir de la venue de certains groupes et cela a un coût qui se répercute sur la programmation qui devient plus chère. On est donc obligé en même temps de faire attention à ce qu'on va faire en terme de technique et de déco. On va améliorer le côté pratique du festival, et tenter d'apporter tout un tas d'améliorations que tu ne verras peut-être pas au premier abord mais qui va tout de même se ressentir d'un autre côté. Et j'espère que tout le monde pourra malgré tout en bénéficier et se rendre compte des efforts, car on a pris en compte certaines remarques.

Encore une fois, le festival est extrêmement riche en termes de programmation, avec pas moins de six scènes et près de 160 groupes attendus : ne craignez-vous pas une overdose de la part du public ou des risques de suicide de la part de festivaliers qui auront à faire des choix cornéliens entre des groupes passant aux mêmes horaires ?
On a encore vraiment fait très attention en bouclant le running order. On a fait un maximum, de notre point de vue, pour éviter des clashs difficiles pour le public, mais évidemment, si on a affaire à un festivalier très éclectique, ce dernier aura des choix cornéliens à faire. C'est difficile de contenter, sinon tu fais un festival d'une semaine, mais on tient à cette diversité et à contenter tout un tas de chapelles différentes, ce qui fait la force du Hellfest. On peut toujours critiquer le fait qu'il y ait énormément de groupes, mais si on ne contentait pas chaque chapelle, ça ne serait pas le Hellfest non plus. On aurait du coup plus de reproches car il n'y aurait pas assez de groupes de thrash ou de death. Bref, tu connais l'histoire ! On tient vraiment à faire plusieurs « mini festivals » dans le festival, pour contenter un maximum de monde, mais comme tu dis, il est difficile de tout voir. C'est impossible, même. Mais tu as quand même de quoi te faire plaisir vu l'amplitude horaire du festival (10 h à 2 h du matin), et tu peux voir des mini concerts avec des groupes qui se chevauchent. On a la chance d'avoir un site qui n'est pas trop mal agencé, ce qui fait que tu peux aller d'une scène à une autre très rapidement. On a envie de se faire plaisir (même si on ne voit pas beaucoup de concerts) et de se dire « tiens, on a une belle affiche » et surtout de contenter le public. On a toujours fait plus de groupes même si on est aujourd'hui arrivé au maximum de nos possibilités car après, c'est une sacrée logistique en termes d'accueil. Mais c'est là l'identité du Hellfest, et si les gens ne sont pas satisfaits de la façon dont on fait les choses, y a toujours la possibilité de faire des festivals où il y a trente groupes mais qui ne s'adressent pas vraiment au même public. Le Hellfest s'adresse à deux types de public : des gens intéressés par des groupes plus populaires, et un public de connaisseurs, des gens très exigeants.
Aujourd'hui on entend toutes sortes de choses : « c'est plus aussi hardcore qu'avant », alors qu'on n'a jamais eu autant de groupe de hardcore avec une scène dédiée à ce style. Idem pour le death. Si chacun regarde attentivement le nombre de groupes programmés aujourd'hui dans sa catégorie préférée par rapport à 2007, il y a plus de quoi être contenté cette année même si, en contrepartie, le prix du billet augmente. Mais nous sommes aussi conscients que beaucoup de gens sont fans de styles particuliers et sont aussi contents de voir des grosses machines comme ZZ Top, Def Leppard ou autre chose. On a un public qui est assez ouvert d'esprit pour apprécier tout ça.

Hellfest 2010 : Mini-Kiss Hellfest 2010 : Mini-Kiss Pour en revenir aux scènes présentes sur le festival (deux de plus depuis 2012), on sent effectivement, au regard de la programmation, qu'à l'exception des main stage, les quatre autres scènes sont spécifiques à un genre de « musique » particulier... Pourquoi ce choix ?
C'est un choix qu'on a fait qui peut être discutable, mais ça permet de clairement identifier les scènes. Sur l'affiche maintenant, tu peux voir une programmation scène par scène. Chacun voit midi à sa porte et si tu es un fan de death, tu vas tout de suite regarder la scène Altar qui va bien ressortir. Beaucoup de gens ne quittent pas la scène qui les concerne, ou très peu. Pour les fans de stoner, je ne vois pas l'intérêt de tout mélanger et de passer sur une même scène d'un groupe de stoner à un groupe de death metal ou de black. Autant essayer de donner une couleur à chaque scène, et ça nous permet de définir différents univers au festival.
Les main stage donneront dans différents styles car ce sont des scènes plus « ouvertes », avec une programmation plus aléatoire, avec des groupes de grand public et des groupes plus extrêmes. On nous a toujours reproché de ne pas mettre un Morbid Angel, un Cannibal Corpse ou un Arch Ennemy sur la main stage en plein jour à 20 h, mais ce n'est pas possible. On doit mettre les groupes les plus importants en fin de journée. Il faut donc des têtes d'affiche sur chaque scène, et on préfère faire jouer ces groupes là à 23 heures sous un chapiteau, plutôt qu'à 14 h sur une grande scène. C'est une logique assez naturelle que nous nous sommes donnée et qui devrait contenter un maximum de monde. Ce n'est pas que nous n'estimons pas ces groupes, bien au contraire, mais on doit être le plus logique possible dans notre démarche. Mais quoi qu'on fasse, ça ne peut pas plaire à tout le monde

En ce qui concerne la programmation, et bien que ça ne date pas de cette année, le Hellfest rivalise avec les plus gros festos européens... Le Hellfest est certainement ce qui se fait de mieux, tous styles confondus, dans l'hexagone... Quel est le secret pour arriver à monter une affiche avec des noms qui boudent souvent la France ou se contentent d'une date parisienne pour faire crédible ?
Le festival a aujourd'hui une certaine notoriété et peut se permettre de faire venir des groupes qui n'ont pas forcément un gros public en France, qui sont assez confidentiels, et ce sont des groupes qu'on a aidés à se développer sur le territoire. Mais c'est évident qu'on a une volonté de faire découvrir ces groupes qui ne seraient jamais passés en France avant car il n'y a pas de public pour les voir.
On a contribué à mettre en avant des groupes comme Clutch, qui marche aujourd'hui beaucoup mieux qu'il y a quelques années en France. C'est pareil pour Eyehategod : personne ne voulait d'eux, ils ne venaient plus en Europe depuis des années, et ça a été compliqué de les faire venir, mais on a tout fait pour qu'ils viennent : on a géré leur venue sur le territoire, géré leurs papiers car certains étaient contrôlés par la justice pour tous leurs déplacements. On a provoqué le retour du groupe en les programmant au festival. Ils ont rencontré un nouvel agent pour le territoire européen ainsi qu'un nouveau tour manager, et c'est parti ! Maintenant, ils tournent quasiment tous les ans en France.
Idem pour tout un tas de groupes comme ça qui n'avaient pas la chance de pouvoir jouer ou faire des tournées dans des lieux comme des SMAC ou des caf conc, car les producteurs ne sont pas fous : quand il n'y a pas d'issue financière raisonnable pour faire tourner un groupe étranger, même de la plus grande des qualités, en France, et bien ils ne le font pas. Nous, on peut se permettre de faire jouer tout un tas de groupes, même des têtes d'affiche, en date unique, ou de provoquer des tournées : souvent, on est demandeur pour un groupe, le groupe va alors déclencher une tournée grâce à notre souhait de les programmer, et ils vont se débrouiller pour trouver d'autres dates. Mais sans le Hellfest et le cachet « important » qu'ils vont toucher, ils ne viennent pas sur le territoire et ils ne font pas de tournée.
On prend également des groupes, comme sur les autres festivals, qui sont déjà en tournée, mais on a fait tous les ans des efforts pour des groupes qu'on veut et qui méritent d'être mis en avant, même s'ils n'ont pas d'agent ou de gens compétents pour les faire venir. On peut se le permettre mais qui aujourd'hui peut faire jouer un groupe comme Black Breath en lui payant ses billets d'avion comme ça, par coup de cœur ? La première fois que je les ai vus à Paris, il y a 2 ou 3 ans, on était dix dans la salle. Ce n'est pas le Sonisphere qui va faire venir un groupe des USA pour une date alors que le groupe a un public hyper confidentiel. Il y a donc toujours cette volonté de faire des « coups », et de se dire qu'on a confiance dans ce groupe. Nous ne sommes pas les seuls, je ne veux pas dire que le Hellfest soit seul responsable du succès de tel ou tel groupe, mais si on peut mettre un coup de projecteur dessus, et bien on est content de le faire. Et si ça permet de faire connaitre le groupe, c'est génial.

Tu parlais du Sonisphere. Justement, en termes de grands noms, il vous est arrivé une déconvenue : les rumeurs (fondées ?) d'Iron Maiden en headline qui, finalement se retrouve sur l'affiche du Sonisphere. Ben a un peu durci le ton vis à vis de ce festival, notamment dans une interview qu'on a pu trouvée dans un mensuel français. Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette histoire ?
On s'était suffisamment bien positionné pour avoir Iron Maiden, notamment en terme de proposition financière. Mais être indépendants étant tout simplement notre force et notre faiblesse, c'est cette indépendance qui est la cause de la non venue d'Iron Maiden au Hellfest, car le monde des gros agents et de ces groupes n'est pas le même que le nôtre. Il y a des intérêts financiers tellement importants derrière, avec des prises d'intérêts qui dépassent largement l'intérêt du public. On essaye de faire venir un groupe qui est demandé, mais ce n'est pas le groupe qui choisit où il va jouer : ce sont les agents et producteurs qui s'entendent entre eux pour faire venir un groupe à tel ou tel endroit. Notre proposition n'était peut être pas suffisamment intéressante ... et ça, on a du mal à le croire. C'est plutôt que ça dépasse ce cadre, et il y avait une volonté de ne pas faire jouer le groupe chez nous. Ça ne vient pas de nous. On ne peut pas nous reprocher de ne pas avoir fait le nécessaire pour les faire venir, mais il y a un moment où ça ne suffit pas. Il y a des choses qui dépassent l'aspect financier car, je te le redis, le Hellfest a fait une proposition intéressante.
Vous avez le sentiment de vous êtes fait avoir et que, depuis le début, c'était couru d'avance ?
Oui, tout à fait. On a perdu du temps pour être bien emmerdé pour trouver autre chose ? Oui, exactement.

En parlant du Sonisphere, ce festival, qui se déroulait en juillet, soit après le Hellfest, va cette année se dérouler début juin, soit avant ton fest'. Sans faire de parano, penses-tu que c'est une manœuvre pour vous emmerder ? Ça peut sembler gros, mais c'est déjà arrivé (à la fin des années 90, le tourneur de Garbage avait organisé un festival sur une journée à Nancy la veille des Eurockéennes de Belfort en balançant Garbage et autres pour emmerder les Eurocks). Parle-t-on dorénavant de concurrence entre deux frères ennemis qui se piquent les têtes d'affiches ? En définitive, quels sont les dommages collatéraux et les avantages d'avoir plusieurs festivals en France qui programment du métal ?
Je pense que c'est bien d'avoir une offre complémentaire au Hellfest. Maintenant, ça ne se passe pas de la meilleure des manières. On ne fait pas forcément le même métier. Nous sommes des passionnés face à des producteurs qui sont très influents.
Te donner une explication avec des sources fiables que le Sonisphere s'est positionné deux semaines avant nous pour nous faire chier, je n'en sais rien. En tout cas, cela va certainement avoir un impact. Est-ce une volonté délibérée de nous emmerder ou un choix stratégique pour eux qui va au delà de ça, je n'en sais rien. Après, à chacun de se faire son idée. Nous, nous n'avons pas la réponse. Je ne vais pas descendre le Sonisphere ou quoi que ce soit. Après, on ne travaille pas main dans la main. On préfère travailler avec des indépendants comme c'est le cas avec Resurrection en Espagne car ce sont des mecs comme nous. On file un coup de main comme on peut au Motocultor car ce sont eux aussi des indépendants. Nous sommes aujourd'hui des gros indés, nous sommes confrontés à des plus gros producteurs. Peut être que l'on dérange. Les gens s'imaginent que le Hellfest est une grosse manne financière et que ça permet de gagner beaucoup d'argent, sauf que le Hellfest n'est pas un festival comme ça : on fait bouffer des gens toute l'année, on est une grosse équipe, on propose un véritable accueil pour le public, tout un tas de choses qui font que le festival a un coût pris uniquement en charge par les festivaliers, car il y a peu de partenariats, très peu de subventions et de mécénat. C'est le festivalier qui paie son festival, et les gens s'imaginent qu'on est une affaire rentable car on fait des prix de place « élevés », que l'on a beaucoup de public et qu'on fait des gros chiffres « bars ». Sauf que tout ça contribue juste à financer le festival. Certains s'imaginent que l'on gagne beaucoup d'argent et du coup, ça crée des vocations, des envies, des jalousies, et ça ne plaît pas à tout le monde. Si on se retrouve aujourd'hui avec des producteurs qui font habituellement des concerts et qui commencent à faire des festivals, c'est qu'ils s'imaginent que le succès du festival rapporte beaucoup d'argent et que du coup, « pourquoi pas eux ». Il y a de plus en plus de festivals, même indépendants, qui se mettent à programmer du métal (Vieilles Charrues, Rock en Seine), donc le succès du Hellfest ne laisse pas insensible. C'est un modèle logique : « il y a un festival qui a du succès, donc on va se mettre dans le créneau ».
Ce qui nous arrive n'est donc pas une surprise. Évidemment, et sans affirmer que le Sonisphere se déroule deux semaines avant nous pour nous déranger ou quoi que ce soit, il y a une réflexion stratégique derrière tout ça, et le Hellfest doit certainement rentrer en ligne de compte dans leur décision de faire tel ou tel groupe, tant de jours, quel type de festival, à quelles dates. On intervient dans la réflexion de ces gens là, c'est évident. Après, à quel niveau, je n'en sais rien, je n'ai pas de certitude.
C'est bien qu'il y ait d'autres festivals de différentes tailles. Un festival comme le Sonisphere qui est à l'autre bout de la France, il a tout a fait lieu d'exister et il peut fonctionner. Après, il y a beaucoup de festivals qui se montent en France et que l'on soutient, qui sont des copains, comme le Motocultor, les gens du Sylak. On est content que ça crée une émulation. À l'arrivée, ça contribue à populariser un genre musical qui a besoin de l'être en France. On a du retard à rattraper sur nos voisins européens. Et ça fait plaisir de voir qu'il y a autant de gens que ça intéresse et qui pensent que ça peut marcher.
Voilà, les « petits festival », c'est super, le Sonisphere, c'est super. Maintenant, on dit juste qu'on ne se bat pas avec les mêmes armes. Mais nous, on se débrouillera toujours, on a une entité qui a été construite année après année et qui est notre force aussi. On fait ce qu'on veut : si on veut faire 160 groupes, on le fait, et quand tu es un gros producteur, tu peux pas raisonner comme ça : « pourquoi faire autant de groupe alors que si j'en fais venir seulement dix, je peux faire quasiment autant de monde ? »

La pinte Hellfest tout fraiche La pinte Hellfest tout fraiche Ma question va peut-être te paraître un peu provocante, mais que va t-il se passer au Hellfest dans les années 2020 quand les groupes de heavy metal des années 80 auront tous disparu ? Je blague évidemment, mais j'ai lu pas mal de commentaires qui se moquent de la programmation de ces groupes qui ont fait leur temps (moi je trouve ça cool de voir ces groupes qui tiennent toujours la route). Qu'as-tu à répondre à ça ?
Je ne suis pas devin, je ne peux pas te donner de réponse. Il n'y aura plus de locomotives comme on aura eu par le passé et comme on en a encore aujourd'hui. Peut-être qu'il y aura toujours un intérêt pour ce style musical et que ça sera nivelé avec un fonctionnement de scène par famille, avec une exigence au niveau de la qualité des groupes comme on peut l'avoir. Pourquoi ne pas faire encore plus de scènes, plus de familles musicales, et faire une sorte de MIDEM incroyable de toutes les musiques métal ? Dans vingt ans, si ça se trouve, on aura d'autres domaines d'activités. Aujourd'hui, on bosse tous ensemble et on a toujours envie de bosser ensemble. J'espère que dans 20 ans, on sera toujours là, aussi passionnés, et ça, Dieu seul le sait. Mais il n'y aura plus ces locomotives même s'il y aura des groupes plus importants que d'autres, ça sera pas du tout la même chose. Le monde des festival sera peut être bouleversé, je n'ai pas de vision très claire de ce que cela va devenir, mais en effet, dans moins de 20 ans, il y aura des gros bouleversements.

Peux-tu nous décrire « l'année type » du programmateur du Hellfest ? À partir de quand les groupes sont-ils contactés ? Quelle est la dead line pour les tractations avec les artistes ? Combien de groupes avez-vous sur une liste secrète en cas de désistement ou d'annulation d'un groupe présent sur l'affiche ?
L'année démarre très tôt. En général, avant que le festival de l'année en cours ne soit terminé, nous sommes déjà en discussion avec certains groupes pour l'édition de l'année suivante. Dès juillet, des premières tractations peuvent démarrer, surtout avec les grosses têtes d'affiche. Sinon, ça démarre en septembre, car nos bureaux sont fermés en août. Les agents européens qui s'occupent des groupes américains sont chargés de constituer une tournée suffisamment importante pour convaincre le groupe de venir, donc ça se discute très, très tôt.
Ensuite, pour tout ce qui est « middle gamme » et les groupes qui démarrent les scènes, ça va très, très vite. Donc, là encore, une fois qu'on est un peu plus soulagé en terme de garantie d'avoir des têtes d'affiche, on s'attaque à tous les autres groupes. On est maintenant soumis à une pression de devoir faire la programmation très tôt, car on a un peu lancé le fait de contacter les groupes dès septembre, et on est victime de notre succès car aujourd'hui, tout le monde le fait. En gros, il faut que l'affiche soit bouclée pour fin janvier, mi février. Il faut qu'on ait tout bouclé pour cette période-là. Ce qui veut dire que si des groupes se décident trop tard, on peut passer à côté, ce qui peut être dommageable et ce qu'on peut regretter, mais on a une forme de pression d'annoncer les groupes car le public est de plus en plus impatient et demandeur très tôt.
On regarde ce que font les autres et il faut qu'on avance aussi vite. En gros, Ben a terminé le plus gros de son boulot de programmateur avant fin janvier. Parfois, ça peut être un peu plus long avec des situations difficiles. Cette année, par exemple, provoquer la venue de Def Leppard n'a pas été simple. On a appris que Aerosmith ne pouvait pas être là, c'est tombé à l'eau courant janvier, et il a fallu trouver une solution de secours, avec un groupe de gros calibre digne de ce nom, une belle tête d'affiche dont nous sommes fiers, ce qui fait que ça été un peu plus long à mettre en place. En cas de désistement, on arrive toujours à trouver un groupe « middle gamme ». Si on est en difficulté, on arrive à trouver. En général, quand tu proposes un cachet, tu arrives à tout régler avec les moyens financiers. Et parfois, il arrive que des groupes pour lesquels nous sommes passés à côté du fait d'avoir bouclé l'affiche trop tôt soient quand même présents dans le secteur à cette période, et du coup, on arrive à les avoir. Quand on a une annulation pour « x » raison qui est assez dommageable pour le festival, on fait tout pour trouver quelque chose qui puisse compenser. Je t'avoue que parfois, quand c'est un plus petit groupe qui annule pour n'importe quelle raison également, on va pas chercher midi à quatorze heures et on va trouver un groupe peut-être un peu en deçà. Ça dépend de pas mal de choses. Il n'y a pas de cas identique, mais on arrive toujours à trouver une solution.

Quelles sont tes fonctions pendant le week-end du festival ? Trouves-tu du temps pour aller voir certains groupes qui te sont chers dans la programmation et si oui lesquels ? N'éprouves-tu pas une certaine frustration de ne pas pouvoir assister au show d'un groupe que tu tenais énormément à faire figurer sur l'affiche ?
Malheureusement non, je ne trouve pas trop de temps pour voir des groupes. De toute façon je n'ai pas la tête à ça. J'arrive quand même à passer voir un groupe de temps en temps. Le dimanche en général, ça va mieux, je suis un peu plus détendu, mais c'est difficile car j'ai beaucoup de responsabilités pendant le festival. J'interviens plus que Ben à ce moment-là, car lui, son boulot est fait. Je dois, comme Ben, faire de la représentation, mais je dois aussi m'occuper de la gestion des bars, des bénévoles, de la finance... Il faut que je sois en veille permanente. Souvent, je peux aller voir un groupe mais je n'ai pas la tête à ça. L'année dernière, je suis allé voir Refused car je ne voulais pas les rater pour toutes les bonnes raisons que je peux avoir. Je suis allé voir un matin des copains qui démarraient une scène, et j'ai vu trois minutes de Guns 'N' Roses alors que je voulais les voir, mais ce n'était pas le moment... Ce n'est pas simple, mais comme je n'ai pas la tête à ça, ce n'est pas trop dérangeant : on fait un festival pour faire plaisir au public et pas nous faire uniquement plaisir, même si l'affiche va nous faire plaisir.

J'imagine que tu ne me donneras pas de chiffres en ce qui concerne le budget global du festival et l'enveloppe consacrée à la programmation, mais que vaut un Def Leppard ou un Twisted Sister, headliners de la journée du vendredi, par rapport à un Smashing Pumpkins de la belle époque qui brassait 900.000 F pour enquiller 90 minutes sur la grande scène des Eurockéennes en 97 ? Quels sont les groupes dont tu sais pertinemment que tu ne pourras jamais envisager la venue sur ton festival ? Le Hellfest se concerte t-il avec ses collègues européens pour savoir quelles sont les sommes proposées pour un Korn ou un ZZ Top ?
Payer un groupe l'équivalent d'un million de francs, c'est beaucoup plus courant. Je ne vais pas te donner les cachets, mais on paye effectivement beaucoup plus cher les artistes qu'il y a quelques années, il n'y pas de doute. Notre budget programmation est ce qui coûte le plus cher dans le festival, et il a encore pris une bonne claque dans la gueule cette année. Ça a fait très mal par rapport aux raisons que je t'ai expliqué un peu avant, le festival se retrouvant en concurrence pour avoir des groupes avec le Sonisphere, ou des groupes qui devaient tourner et finalement, ne tournaient pas et dont il a fallu provoquer la venue. Tout cela, ça se paye.
Cette année, on se retrouve donc à payer des prix qui peuvent sembler parfois indécents, mais c'est le marché qui est comme ça. On est obligé de payer pour avoir des groupes, c'est tout. Une tête d'affiche demande très cher. On contacte aussi nos voisins européens, ce sont des pratiques courantes, pour se concerter sur les offres les plus cohérentes possible afin de ne pas se faire plus baiser que ça. Il arrive toutefois qu'à un moment, les groupes soient de plus en plus exigeants. Aerosmith, par exemple, ils ont décidé de ne pas venir car ils n'avaient pas assez d'argent. Peut-être qu'il y a d'autres problèmes derrière, mais il semblerait que malgré les sommes assez affolantes qui ont été réunies pour une douzaine de dates, ce ne soit pas suffisant. Si ce n'est pas assez, le groupe ne se déplace pas. On est bien obligé de se concerter, trouver des terrains d'entente pour provoquer la venue de ce genre de groupes. Comme quoi, c'est n'est pas « on se met tous d'accord, on propose tous un cachet en deçà de ce que le groupe attend, il n'aura pas le choix » : non, ça ne marche pas. Il faut payer ce que veulent être payés les groupes, c'est tout. Plus ou moins évidemment, mais en ce moment, les prix sont chers.

Hellfest 2013 Hellfest 2013 Juste pour le fun, peux tu nous faire part d'anecdotes concernant des riders reçus de certains groupes avec des exigences incongrues ou insoupçonnables ?
Je vais te décevoir car c'est ce qui donne un intérêt supplémentaire aux articles, mais je ne vais pas avoir d'anecdotes très précises, il n'y a pas de choses complètement incohérentes. Il n'y a pas eu de trucs débiles de demandés.

Comment ça se passe au niveau des relations entre le festival et les organes institutionnels ? J'imagine qu'au départ, certains ont dû avoir peur d'accueillir un festival métal sur leurs terres, ou ont dû subir certaines pressions, mais le département n'y trouve t-il pas son intérêt de compter parmi les évènements culturels un festival drainant un public qui participe, du moins le temps d'un week-end ou d'une semaine, à l'activité économique du « pays » ?
Certainement, tout le monde y trouve son compte. Il n'y a que nous qui ne trouvions pas notre compte car nous sommes sous subventionnés, mais ça sera une fois de plus une force et une faiblesse. Le Hellfest a très peu de subventions, à savoir 0,5 % de subventions alors que la moyenne des festivals en région, c'est 25 à 30 % de sub'. On n'a absolument rien, mais on a rien demandé non plus quand on s'est monté. On n'a pas été à ce moment-là appuyé par une institution, car ce n'est pas un style musical qui était vraiment recherché par ces institutions. On a donc fait notre truc tous seuls, on a demandé notre subvention et aujourd'hui, on touche la même subvention qu'il y a 5 ou 6 ans. Maintenant, le festival est énorme, on parle de nous dans le monde entier, on a entre 20 et 25 % d'étrangers qui ne seraient jamais venus dans la région de Clisson sans le festival, mais que veux-tu, c'est comme ça. On a un soutien de façade mais on n'a pas vraiment un soutien financier. On ne dérange personne, on a dérangé un peu à un certain moment mais on ne dérange plus personne. On est là, tant mieux pour la région, tant mieux pour le département. On sera toujours considéré comme des gens ayant monté un festival avec leurs couilles et qu'on a laissé faire et se développer, et voilà. Mais on ne se plaint pas, c'est comme ça.

Au vu de la situation économique actuelle, un festival de rock en 2013 peut-il, du jour au lendemain, lâcher prise ? Tout tient-il à un fil ?
Il semblerait qu'aujourd'hui, la situation économique soit catastrophique, on est d'accord, mais les gens accordent toujours une importance aux loisirs. Nous sommes encore un peu à l'abri pour le moment, mais si ça ne s'arrange pas, un jour ou l'autre, on sera aussi exposé que les autres. Nous ne sommes pas protégés non plus. Nous sommes conscients que des gens se « sacrifient » pour venir au festival. Nous savons également que nous avons un public de gens actifs qui ont un pouvoir d'achat et qui arrivent à économiser pour venir au festival. Nous ne sommes donc pas encore impactés mais ça viendra peut-être. C'est difficile à dire, la question n'est pas simple. Si la situation se dégrade encore, à un moment, nous serons impactés, mais comme toute l'économie française. Mais il faut reconnaitre que nous sommes encore un peu protégés d'une certaine manière.

En tant que passionné de musique, n'es-tu pas parfois désabusé (voir même écœuré) par le côté music business ? J'imagine que la casquette « programmateur professionnel » prend le dessus sur celle de « passionné » mais n'y a-t-il pas des moments où tu voudrais tout envoyer bouler à cause de managements ou de groupes peu scrupuleux ou décevants dans leur attitude ?
Il y a des choses qu'on n'apprécie pas toujours, mais il ne faut quand même pas cracher dans la soupe. Aujourd'hui, le Hellfest, c'est notre gagne pain. Il serait malvenu de dire qu'on est écœuré de ce système. Ce qui nous fait chier, c'est de proposer des prix de places toujours plus chers car nous sommes soumis à des inflations budgétaires essentiellement en terme artistique. Mais aujourd'hui, la TVA augmente, les taxes augmentent de tous les côtés car le pays doit prendre l'argent là où il est. Après, à part le fait que certains gens se gavent sur « l'entertainment » car c'est un truc qui fonctionne bien, et bien non, on n'a pas à être écœuré. Le système est comme il est. Pour l'instant, on arrive à en vivre, pourvu que ça dure. C'est une question à laquelle il est difficile de répondre, il y a certes des choses pas agréables à voir, mais on n'est pas écœuré. C'est partout pareil.

Encore des chiffres... Peux tu nous donner les chiffres clés du festival ?
L'année dernière, nous sommes passé à 2 000 bénévoles, 1 350 hectolitres de bière ... on vend plus de bière que les Vieilles Charrues alors qu'on fait deux fois moins de monde. On doit avoir autour de 500 salariés sur le festival, entre les équipes de sécu, les techniciens... On doit avoir plus de 600 journalistes avec des médias venant de partout. Environ 20 % d'étrangers avec 70 nationalités différentes dont 12 % environ d'Anglais, ce qui est intéressant du fait qu'ils se déplacent alors qu'il ont des gros festivals chez eux. On doit être à 14 km de barrières, on est le plus gros chantier électrique en festival français.

L'interview touche à sa fin, elle est même terminée, si tu as quelque chose à ajouter, c'est le moment. Merci pour ta disponibilité et rendez-vous à Clisson en juin prochain !
Rien de particulier à ajouter. Le W-Fenec est un très bon zine. Ce n'est pas pour faire de la lèche mais il m'arrive souvent de m'y rendre, il y a des choses particulièrement intéressantes en termes de chroniques... Longue vie au W-Fenec et longue vie au Hellfest.